
Dans la clameur et l’atmosphère exaltée d’une taverne, je me laisse porter.
Par les voix, les chants et les rires.
Les yeux clos, j’écoute, j’apprends, je m’inspire.
Abruptement, ma contemplation est interrompue.
Je vous observe avec curiosité, votre visage est déterminé.
Debout, les poings serrés, vous ne semblez pas vouloir vous effacer.
Votre effronterie me plaît.
Vous êtes amusant, vous savez ?
Très bien. Prenez place et donnez-moi votre main.
Pourquoi tant d’hésitation ?
Vous n’avez tout de même pas fait tout ce chemin pour être vaincu par un sursaut d’appréhension ?
Vous vous asseyez, le regard farouche et la main intrépide.
Je vous souris, votre courage me rend digne d’être votre guide.
Derrière vos paupières closes s’opère l’illusion.
Peu à peu vous accueillez la brise caressante d’une journée en déclin.
Autour de vous, le murmure mystique d’un décor sauvage et indompté.
Sur votre corps, la douce morsure des rayons qui se fraient un passage dans quelques trouées.
Vous êtes bercé par le chant de la terre, votre souffle se mêle à la nature nourricière.
Venez. Accompagnez-moi.
Marchons quelques pas.
Surtout, soyez prudent. Elle est là.
Elle attend.
Ne me regardez pas ainsi !
Allons, d’ici peu vous aurez compris…
Soudain, un craquement, le bruit d’une course légère.
Vous sentez sur votre nuque des picotements, une sensation familière.
Les habitants de la forêt se sont tus.
Tous retiennent leur souffle et savourent sa venue.
Notre belle aventureuse, notre insoumise amazone se tient fièrement sous vos yeux ébahis.
Tout en elle n’est que nature brute et magie.
Sa silhouette élancée se dévoile sous un entrelacs de verdure savamment mariée.
Sa chevelure cascade jusqu’à ses reins et l’habille de teintes automnales et flamboyantes.
Son harmonieuse poitrine offerte est soulevée par sa respiration impatiente.
Sa course a déposé sur sa peau opalescente un fin voile brillant.
Alerte, dangereuse, ses mains gracieuses tendent un arc mortel.
Vous plongez dans l’intensité de son regard émeraude.
Tant de savoir, tant de sagesse et de troublantes promesses.
Vous semblez pris au piège, incapable de vous détourner de son aura.
Vous tomberiez presque à genoux si je ne vous retenez pas.
Ses traits mutins vous épient, vous observent, vous étudient.
Dans un sursaut de clémence, notre muse divine épargne notre piètre existence.
Elle range son funeste compagnon non sans un dernier regard chargé d’une ultime injonction.
Jamais plus nous ne devrons revenir en ces lieux, sous peine d’y trouver le repos éternel de nos aïeux.
Au son d’un grand fracas, vous rouvrez des yeux bouleversés.
Un facétieux acolyte a fracassé sa chope sur la tête de son voisin échauffé.
Encore sous le coup de votre transe et de votre émoi, vous posez le regard sur moi.
Je lâche votre main, m’adosse et vous lance d’un ton enjoué :
Oserez-vous la prochaine chevauchée ?
¢ Le Chuchoteur
