Le reflet du guerrier

🎧 Je vous invite à lire avec l’écoute de Remembrance de Really Slow Motion 🎧

Approchez, venez à moi, laissez-moi vous conter une rencontre : celle d’un sage guerrier et d’une implacable divinité.
Imaginez une mystérieuse forêt, si dense et si sombre, que les cimes inatteignables ne vous révèlent aucun astre.
Plongez un instant dans son camaïeu de verdure, ressentez la puissance de ses êtres tapies dans les ombres…
Peu à peu son parfum prend possession de vos sens.
Vous vous ouvrez à elle.
Vous n’entendez plus que le craquement de vos pas et le rythme de votre respiration qui se mêle aux effluves boisées qui vous entourent…

Là. C’est ici. Concentrez-vous et voyez !
Il est ici, au centre de cette enclave : fier et serein.
Dans une immobilité absolue, il se prépare.
L’heure est bientôt venue…
A genoux, il s’éveille.
Les portes de son âme révèlent deux pupilles fendues, baignant dans des lacs d’agate.
Son histoire est gravée dans les sillons meurtriers qui parcourent son armure et sa peau.
Sa puissance résonne encore dans les deux lames silencieuses qui habillent son dos.

Le sentez-vous ? La danse va bientôt débuter.
Sa main, sûre et experte, tire son amante sanguinaire du fourreau.
Au loin, le hurlement lupin annonce la venue de cet autre : ancestral et dangereux.

Non, ne tremblez pas ! Surtout, ne vous détournez pas !
Imprégnez-vous de cet instant, de ces forces qui s’affrontent.

Voyez ! Le masque de mort se dresse maintenant face à notre guerrier.
Dans une agilité gracieuse, se défient racines et épées.
Parmi un tourbillon végétal, se mêlent tour à tour des vagues de terre et de vermillon.
Le choc des armes retentit jusque dans nos os.
Et aux cris bestiaux, se joignent des voix d’outre-tombe…
Le temps semble avoir suspendu sa course effrénée et nous, mon ami, nous avons cessé de respirer.

Le cœur de cette rageuse tempête se suspend alors…
Un tableau d’une ultime beauté s’ouvre soudain à nous : l’ancestral et le guerrier s’opposent et se soutiennent.
Le masque sanglant de l’un parfait reflet du miroir mortel de l’autre.

Dans un souffle tremblant chacun reprend sa place.
La fatalité première a cédé à une muette acceptation.

A qui de la bête ou du monstre, le titre de vainqueur devrait-il revenir ?
C’est ici que vous vous leurrez mon cher ami…
Il est des instants comme celui-ci où la conclusion ne devrait pas nous appartenir.

Dans un silence pesant, une trêve s’est installée.
Dans une respectueuse promesse, ces êtres se sont quittés.
Et moi, c’est face à ce fragile instantané, que vous laisse méditer sur le message qu’ils nous ont laissé…

¢ Le Chuchoteur

Alea Jacta Est

Le vois-tu, mon ami ?
Ce fil si ténu, cet impitoyable marionnettiste ?
Le devines-tu, mon ami ?
Ce témoin invisible, cet ironique simulacre d’une Ariane oubliée.

Que sera-t-il pour toi mon ami ? Que tissera-t-il pour nous ?
Cet invisible chuchoteur te mènera-t-il à un éblouissant empire, psyché inversée d’une douloureuse forteresse ?
Me portera-t-il loin des maux d’un monde blasphématoire, vers une enclave salvatrice et paisible ?

Que nous réserve-t-il encore, cet indomptable fil de vierge ?
Une fois encore, mon ami, soyons impassibles et dociles, laissons-le nous emporter là où tout sera conclu et révélé.
Là où l’ultime couronnement courtise l’immuable renaissance.

¢ Le Chuchoteur

Union

Je te suis, te poursuis à bout de tout, à bout de toi, fée malicieuse, nymphe mystérieuse.
Dans ta course folle, tu as séduit Chronos lui-même.
Le dieu du temps et de l’espace retient son souffle au son cristallin de tes éclats de joie.
Tu guides mes pas dans cet océan interminable d’épis ondoyants et dorés.
D’un geste, tu ordonnes à mon corps de continuer à me porter.
Soudain tu t’arrêtes. Tableau de maître irréel.
Tu brûles.
Tu flamboies sous la caresse insolente de ce soleil déclinant.
La brise chaude joue, envieuse, avec les boucles mordorées qui habillent la chute de tes reins.
Je reste interdit.
Pourtant, d’un regard de jade tu me défies, triomphante et effrontée.
Aurais-je l’audace de répondre à l’irrévérence de ton appel ?
Lentement, avec toute l’assurance que je puis puiser, je m’approche avec un sentiment de crainte et d’impatience mêlées.
J’effleure l’esquisse de ton sourire, liant ma fin à ton avenir.
Dans un suprême tremblement d’âme, empreint de sérénité, je comprends enfin qu’entre mes bras ta force devient mienne et que de notre union se tisse les fils d’un nouveau destin : le nôtre.

¢ Le Chuchoteur

Prière

Sous mes pieds, la terre verdoyante charrie l’odeur de la pluie.
Entêtante et familière.
Je gravis les derniers mètres qui me séparent de l’impitoyable à-pic.
Dentelle cruelle de roches sculptées par le temps et les éléments implacables.
Les embruns mordent ma chair, mêlent à ma chevelure négligée des rubans de nostalgie, emportant, dans la folle course du vent, mes larmes amères.
Je me perds dans la contemplation anthracite d’une mer déchaînée, si semblable à ces yeux dans lesquels ma raison, tant de fois, s’est noyée.

Frissonnante, je resserre un peu plus mon col, priant le temps et l’espace de m’accorder sa grâce.
Une fois encore.
De m’accorder encore la chaleur de son regard, la force de ses mots, la douceur de son étreinte.
Sous le poids du carcan de ma peine, les battements de mon cœur hésitant deviennent erratiques.
Mon souffle se fait court, mes jambes traîtresses se dérobent à mes derniers vestiges de courage et de foi.
Esseulée, au milieu de cette nature pleine d’une brutale sincérité, le silence m’emplit.

C’est à cet instant, comme suspendu, que je reconnais la caresse intime d’une main si souvent tenue.
Dans un sanglot, j’accueille cet être tant chéri, cet être tant aimé, qu’une prière si chèrement adressée m’avait ramené.
Éperdue, je reçois dans un souffle la vérité nue : Tu m’es revenu.

¢ Le Chuchoteur


Némésis

Blanc. Une immensité silencieuse et infinie.
Un murmure me tire du carcan glacé de cette torpeur qui m’étreint.
Mes souvenirs se refusent à mon esprit fourbu.
Je ne perçois plus que la caresse des flocons qui s’éteignent tour à tour dans cette mer immaculée qui m’entoure.
Le blizzard se lève, hostile compagnon décidé à me mener à ma perte.
Je me fais violence.
Je commande à mes jambes, à mes bras d’avancer. De faire fi de la douleur qui s’éveille.
Jamais nature n’a fait montre d’une telle dualité dans la beauté frappante de sa vérité.
L’indécence de ma présence m’apparaît.
Troublante, inconvenante, au milieu de la pureté sévère de ce paysage.
Dans un ultime effort, je m’arrache à ce tableau immortel.
Je suis comme suspendu dans la course inexorable du temps.
Elle est là.
Silhouette noble et éthérée que la juste cruauté de cet instant semble épargnée.
Ma Némésis.
Ma quête.
Mon inspiration et ma fin.
Du glacier indomptable des fenêtres de son âme à l’invitation vermeille des courbes de ses lèvres.
A genoux, je lui offre mon souffle, mon ardeur et mon essence.
D’un seul geste gracieux, elle m’invite à elle, scellant d’un chuchotement notre promesse jumelle : A jamais.

¢ Le Chuchoteur